À ces choses qui ne seront jamais terminées

On m’a appris à finir ce que j’ai commencé. Pourtant, j’en suis régulièrement incapable. J’ai cherché à savoir pourquoi. 

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À ces choses qui ne seront jamais terminées

On a tous eu ce désir ardant de commencer un régime pour enfin faire disparaitre cette petite brioche. On s’est aussi inscrit à la salle de sports pour sculpter son corps, en pratiquant un cours collectif tous les lundis et jeudis. On a tous commencé une dissertation avec des idées-forces bien rangées…. Mais on a rapidement craqué pour ce croissant aux amandes, finalement on a raté l’entrainement du lundi et surtout, nous n’avons jamais trouvé le II- b’). Pourquoi ? parce que c’est plus fort que nous, parfois, nous sommes incapables de terminer ce que l’on commence.

J’étais pourtant arrivée à la page 86 sur les 158 du livre Le chien Couchant de Françoise Sagan. Je me suis rendu compte que l’histoire ne me plaisait pas. C’est difficile d’être à la moitié d’un ouvrage sans savoir si on aura le courage de le terminer. 

Là je regarde mon téléphone, je suis déconcentrée. 

J’ai partagé mon désarroi sur les réseaux sociaux. On m’a dit d’arrêter. Je ne voulais pas. Pour quelle raison ? Par esprit d’opposition ? Ou parce qu’il faut finir ce que l’on commence ? Un peu des deux je suppose. Vous savez de quoi je parle.

Le coupable, c’est Narcisse

Nous disposons tous en nous d’un Narcisse plus ou moins bien caché. Il serait en quelque sorte la meilleure version de nous-même, qui saurait s’améliorer au fil du temps. Mais que se passe-t-il lorsque cette version (presque) parfaite de nous-même s’éloigne de notre vraie image ? Le déni toque doucement à notre porte, invitant avec lui différentes peurs. Ensemble, ils ne nous laissent pas terminer ce que l’on a commencé. 

Ce moi fantasmé qui ne me laisse rien terminer 

Je fais partie de ces personnes qui s’insurgent à chaque ordre qu’on lui donne : par pur esprit d’opposition. Si je ne lance pas la discussion je serais nécessairement l’avocat du diable. C’est un principe de vie en quelque sorte… Le rapport avec le fait de ne jamais terminer ce que je commence ? L’opposition évidemment ! 

Si le principe veut que l’on finisse, alors j’en suis inconsciemment, ou presque, pas capable. Passer cette rébellion adolescente il faut, tout de même, pour des raisons évidentes, terminer certaines tâches. Or, pendant cette période d’insurrection le déni s’est doucement installé. Comme il est confortable. Il nous renvoie cette image de nous, parfaite, qui nous fait croire que tout est sous contrôle. On continue donc de vivre avec nos vieilles habitudes, en s’imaginant que les efforts sont en cours et que tout va bien. 

Dans le cas de ces tâches qui jamais ne trouvent de fin, c’est tout de même délicat. Car il faut un minimum de discipline pour arriver au bout du compte. Ainsi doit-on être à la fois être juge et partie pour soi-même. La situation se complexifie. 

Le courage manque assez rapidement pour atteindre nos objectifs… On laisse de côté notre to do list et puis on l’oublie. Notre Narcisse nous prend dans ses bras et nous fait croire que tout va bien.

C’est la faute du perfectionnisme 

C’est confortable le déni, vivre sans faire d’effort, procrastiner parfois… et puis tout le temps. Ce qui est assez paradoxal dans cette situation, c’est que ce sont surtout les perfectionnistes qui ne parviennent pas à terminer ce qu’ils ont commencé. Comment expliquer ça ? Avec deux raisons majeures, liées à la peur. 

En premier lieu, c’est la peur de l’échec qui paralyse chacun de nous dans son cheminement. Ne pas savoir ce qui remplacera ce que l’on est en train de faire est une source d’angoisse qui peut prendre des proportions assez impressionnantes. On a d’ailleurs donné un nom à ce phénomène :Le syndrome de la page blanche. Dès lors, ne pas terminer ce que l’on a commencé, c’est se garantir qu’on aura toujours quelque chose à faire : on ne se déçoit pas. Notre page sera alors pleine de gribouillis, avec : 

  • La liste des choses à faire ;
  • Des numéros de téléphone à appeler, (on y a pensé en faisant une des tâches de la liste) ;
  • Des dessins (qui n’ont pas de sens parce qu’on s’ennuyait après tout) ; 
  • Les paroles d’une chanson (que l’on écoutait au lieu de se concentrer) ;
  • Etc. 

Si cet échec est le fruit d’un jugement personnel envers son propre travail il faut également prendre en compte le jugement d’autrui. Le perfectionniste renvoie une image qui peut faire envie. Et les travers de l’homme laissent rapidement deviner que l’envie et la jalousie poussent à attendre la chute de celui qui réussit. Ainsi le jugement extérieur est une source de paralysie pour celui ou celle qui est en train de faire… ce qui devra à un moment ou à un autre trouver une fin. L’enfer c’est les autres après tout, c’est ce que me dit Narcisse dans l’oreille en tout cas. 

On peut me reprocher mon manque d’optimisme, mais ce n’est pas très grave, tout est une question de perception. La perception a ses raisons que Raison ignore visiblement. Car, en effet, la satisfaction que l’on tire à cocher une case, imprimer un dossier ou fermer un livre est si grande, qu’elle devrait nous guider. Elle devrait nous laisser terminer ce que l’on a commencé…

Les mauvais côtés et les bénéfices insoupçonnés de ces choses qui ne sont jamais terminées 

Bien entendu, il est facile de rejeter la faute sur les autres, et même sur un autre soi. Pourquoi d’ailleurs, avons-nous besoin de nous trouver des excuses ? Question de génération ou d’époque ? Peut-être, en tout cas, il se trouve que pour la mémoire, les tâches inachevées peuvent être bénéfiques. 

Les injonctions de 2019 et son perfectionnisme 

Comment ne pas parler de la société et de l’hyper connexion lorsque je justifie le fait que je ne termine jamais rien ? On le sait, c’est évident, si je ne finis pas, c’est à cause de 2019

Certes, l’idée est légèrement plus aboutie que ça. À l’heure où les corps parfaits et musclés sont de mise, avec le summer bodyet le regain d’attractivité des salles de sport, deux choix s’offriraient à nous : 

  • Suivre le mouvement, prôner le « No pain no gain », gagner en endurance, améliorer sa santé et son « mindset » : ne pas abandonner ;
  •  Ne rien faire et ne rien en dire : ne rien commencer.

L’exemple du sport est selon moi le plus parlant parce qu’après tout, je sais que je ne suis pas la seule à payer un abonnement à la salle pour rien, alors que j’ai envie de pratiquer, mais j’ai abandonné… Je pourrais également parler de YouTube qui regorge de vidéos sur le thème de l’amélioration, du gain de temps et de l’optimisation des efforts. Cette tendance, aussi bénéfique soit elle pousse au clivage, entre le mode de vie parfait et celui qui peut laisser à désirer. Celui qui est abouti et celui qui laisse une marge de confort, de choses à terminer. 

Si 2019 nous fait culpabiliser, il propose aussi quelques solutions. Je pense ici au SMART, outil connu des pratiquants du marketing permet de se reprendre en main. Il consiste en un fractionnement d’un gros objectif en plusieurs tâches infimes qui, mis bout à bout, dans un laps de temps donner, permettent d’aboutir à un résultat satisfaisant. Or, ici encore, apparaît la fameuse liste que l’on ne veut pas terminer. Quand on y pense, la confiance en soi et surtout la fierté qu’on tire d’un accomplissement quelconque peut-être le nœud du problème. Inverser le cercle vicieux du déni, le transformer en cercle vertueux de la fierté est un sacré effort. 

Parfois je déteste 2019 d’être comme au-dessus de mon épaule à juger mes moindres faits et gestes. Ai-je le droit de ressentir cela alors que je suis la seule à montrer avec ironie que je suis en retard pour la publication de cet article ? Pas vraiment. Pourtant, les conseils prodigués par ce siècle et les personnes qui le constituent ne sont pas idiots et méritent qu’on s’y atèle. 

Un peu de courage bon sang finissez !

Peut-on quand même trouver du bon dans ces tâches incomplètes ? 

Même si on fournit tous les efforts les plus grands du monde pour tenter de se discipliner, il arrive que l’on retombe dans nos vieilles habitudes. Vous savez ce qu’on dit après tout : chassez le naturel il revient au galop ! 

En cherchant à atteindre le bout de ma réflexion je me suis donc demandée, s’il existait tout de même des côtés positifs au fait de ne jamais rien terminer. Il se trouve que oui. Contre toute attente ne pas terminer ce que l’on doit faire fait travailler la mémoire

On parle de l’effet Zeigarnik. Ce principe porte le nom de la chercheuse lituanienne qui a constaté ce phénomène en 1927. Le cerveau est conçu de telle manière qu’il veut aller au bout des choses (contrairement à ce que nous laissent croire nos petites habitudes). Ainsi, le docteur Zeigarnik a observé que les personnes interrompues dans leurs tâches apprenaient beaucoup plus rapidement que celles qui étaient parfaitement concentrées. Ayant toujours à l’esprit qu’il faut terminer ce que l’on est en train de faire, les connaissances s’impriment sur le long terme.

 Le travail de la mémoire est également plus conséquent pour se remémorer les dernières informations afin de continuer l’apprentissage. C’est en partie ce phénomène qui explique pourquoi on nous demande, à nous les étudiants, de faire des pauses régulières lorsque nous travaillons. Non pas pour reprendre du courage mais bien parce que ces pauses, ces distractions participent à la mémorisation.

Il convient évidemment de bien terminer la lecture et l’apprentissage de ces 80 pages de [insérer nom d’un cours incroyable]… N’abandonnez pas ! Néanmoins, cet argument peut vous permettre de gagner du temps lorsque votre prochain voisin de table vous reprochera d’avoir la capacité de concentration d’une huître. 

_

Il serait absurde pour moi de terminer cet article comme il se doit, au regard de son titre. Pas de conclusion bien ordonnée donc. Pas de mots d’espoir pour vous pousser à être une meilleure version de vous-même à partir de maintenant. 

À la fin de l’envoi donc, je ne toucherai pas ! 

Hissez-haut, 

VL


N’hésitez pas à me faire part de vos mots doux, de vos impressions. Dites moi ce que vous devez faire et que vous n’arrivez pas à terminer, par exemple, ou racontez-moi une histoire.

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3 réflexions sur “À ces choses qui ne seront jamais terminées

  1. L'Amélie

    J’ai bien aimé ton « chapitre Narcisse », en le lisant j’ai pensé à une personne qui pourrait me dire « non arrête, ce n’est pas grave » ou même encore « de toute façon tu as fait pleins de choses aujourd’hui » alors que j’ai clairement rien fait ! C’est un peu comme pour se donner bonne conscience non ? Sinon ton article était super intéressant ! J’ai vraiment tout compris et le ressentit de l’article. ^^

    J'aime

    1. Je ne te raconte pas, à chaque fois que j’attaquais un paragraphe je ne pouvais pas m’empêcher de partir faire autre chose… (chercher le pain, regarder mes mails, ranger mes livres…)
      Merci beaucoup pour ton soutien ! C’est un vrai plaisir d’avoir un retour si positif !

      Aimé par 1 personne

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